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La Terre a connu 5 extinctions de masse, voilà ce qui nous attend avec la 6ème qui vient de débuter

logo-lerc.jpgRéchauffement climatique, exploitation excessive des ressources, changement d'habitat naturel : autant de phénomènes qui modifient rapidement notre planète. Comme 66 millions d'années auparavant avec les dinosaures, il se pourrait que le XXIème soit marqué par la sixième extinction de masse de notre histoire.

Earthrise

Atlantico: Dans son ouvrage The Sixth Extinction, Elizabeth Kolbert estime que nous pourrions être à l'aube de la 6ème extinction de masse. A quoi reconnaît-on une extinction de masse ? Quelles en sont les caractéristiques ?

Romain Julliard*: L'extinction de masse, c'est ce que l'on a observé dans les données paléontologiques au cours de cinq périodes du passé. Ces dernières ont été caractérisées par une diminution très importante du nombre d'espèces présentes avant ces extinctionsCes taux d'extinction sont généralement compris entre le tiers et près de 90 %. Selon la précision des données, certaines de ces extinctions se sont étalées dans le temps, parfois sur plusieurs millions d'années. Néanmoins, ces extinctions sont généralement des évènements très brutaux à l'échelle de notre Histoire.

Un rapport de 2007 de l'Intergovernmental Panel on Climate Changeestime entre 20 et 30 % la proportion d'espèces végétales et animales qui pourraient disparaître au cours de ce siècle. La principale raison invoquée est celle du réchauffement climatique. Quels autres facteurs contribuent à ce risque d'extinction ?

Parmi les différents facteurs pouvant contribuer à ce risque d'extinction, il y a, en premier,la transformation des habitats naturels à cause des activités humaines, à chaque fois par exemple que l'on construit une ville, ou bien que l'on transforme une forêt en zone d'agriculture ou qu'on la décime pour son bois, etc.

La deuxième cause, généralement vraie pour les océans, concerne les prélèvements effectués dans ces zones qui contribuent à déstabiliser le fonctionnement de ces écosystèmes. Environ 30 % de la production océanique est prélevée par les hommes à des fins de consommation.

Un autre phénomène contribue à renforcer ce risque de nouvelle extinction : le déplacement de certaines espèces de leur habitat naturel, qui concerne en particulier les espèces des îles ou des grands lacs africains, ravagées par leur déplacement dans des zones dans lesquelles elles ne peuvent pas survivre comme la Nouvelle-Zélande par exemple.

A ces trois facteurs précédemment énumérés, il convient bien évidemment d'ajouter le réchauffement climatique qui complique davantage la situation. La réponse naturelle de certaines espèces  au réchauffement climatique, notamment des oiseaux, est de partir à la recherche de zones au climat similaire à ce qu'elles ont pu connaître avec le réchauffement. Pour d'autres en revanche, la seule issue possible aux modifications de leur environnement à cause du réchauffement climatique est leur disparition. Cela est notamment le cas de certaines espèces de papillon qui ont l'habitude d'évoluer au sommet de certaines montagnes de la péninsule ibérique, mais dont les pelouses sont en train de disparaître.
Th 12
Quelles sont les principales espèces concernées par ce nouveau risque d'extinction de masse?

Les extinctions les mieux documentées sont celles liées aux introductions d'espèces invasives dans les villes. Les connaissances sont nombreuses et solides en ce qui concerne les oiseaux tout particulièrement, moins en revanche pour ce qui concerne les invertébrés. Les espèces d'oiseaux ayant totalement disparu se sont généralement retrouvées confrontées à des espèces de prédateurs introduites dans leur milieu naturel.

D'autres espèces sont sur le point de connaître des extinctions spectaculaires, généralement celles qui sont surchassées ou qui n'ont pas su s'adapter rapidement à des changements d'écosystème dus aux précédents facteurs présentés. On peut citer notamment, parmi ces espèces, l'ours polaire dont l'habitat naturel est complètement dépendant du réchauffement climatique; certains grands prédateurs comme les tigres en Inde ou les éléphants en Afrique, victimes d'une persécution à outrance, etc.

La précédente extinction de masse était celle des dinosaures, il y a 66 millions d'années. On en garde l'image d'un déroulé plutôt dramatique mais celle qui s'annoncerait prendrait-elle nécessairement la même forme ?

Par rapport aux dinosaures, il y a ici un drame supplémentaire qui est que nous allons en subir directement les conséquences, tant notre qualité de vie dépend de la richesse de notre biodiversité. En ce qui concerne les océans, nous avons atteint, depuis une dizaine d'années, le maximum de ce que nous pouvions tirer des ressources océaniques; la phase descendante est d'ailleurs déjà amorcée.

Une autre source de richesse, qui dépend de cette biodiversité, est la productivité des sols. Certaines zones sont complètement surexploitées, caractérisées désormais par une culture hors-sol.

Pour ce qui concerne les extinctions du passé, il est vrai que, quelques années après, la biodiversité s'est reconstituée.

Pendant très longtemps, la communauté scientifique, Charles Darwin et Charles Lyell en tête, ont clamé que notre planète changeait à un rythme très lent. Aujourd'hui, il est reconnu que des périodes de rapides changements, auxquels les organismes peinent à résister, peuvent survenir. Comment expliquer ce changement de paradigme ?
 

La science progresse, et les découvertes faites au cours du temps ont permis ce changement de paradigme. Selon le modèle de Darwin, le taux de transformation était relativement constant dans le temps. Le modèle actuel comprend davantage de phases d'accélération de ce taux de transformation liées en particulier à ces phénomènes un peu extrêmes pouvant causer une extinction de masse, tels que le réchauffement climatique, le changement d'habitat naturel, etc.

Au regard des facteurs à l'origine des précédentes extinctions au cours de notre histoire, est-il possible de prévenir celle qui pourrait prochainement survenir? Plus généralement, comment l'éviter ?

Il conviendrait de modifier en profondeur notre manière d'exploiter le vivant. Le modèle actuel est construit selon l'idée qu'il y a des ressources finies qui doivent rapidement être exploitées pour pouvoir passer à l'exploitation d'une autre ressource. Pour le vivant, il conviendrait d'aborder cette problématique sous l'aspect du renouvelable; l'exploitation doit être réalisée de telle sorte qu'elle n'entrave pas le renouvellement des ressources, des espèces, etc. Cela concerne notamment la pêche qui, pratiquée comme elle l'est en état actuel, épuise les ressources marines. Notre économie globalisée ne tient pas compte de cette contrainte de la biodiversité dont nous dépendons. 

Propos recueillis par Thomas Sila

Professeur du Muséum national d'Histoire naturelle, biologiste, spécialisé en Biologie de la Conservation, dans la conception, l'animation et la valorisation d'observatoire de la biodiversité (projet Vigie Nature), les thèmes de recherche principaux de Romain Julliard portent sur l'homogénéisation fonctionnelle de la biodiversité, ses mécanismes (réorganisation des communautés sous l'effet des changements globaux) et ses applications (construction d'indicateur de biodiversité).

 

Directive européenne sur le renflouement interne des banques : les contribuables ne paieront plus, vraiment ?

Le parlement, le Conseil et la Commission européenne se sont mis d’accord sur les nouvelles règles de renflouement des banques. A partir du 1er janvier 2016, date de mise en œuvre de cette directive, l’argent public et les contribuables ne seront plus mis à contribution en première ligne pour sauver les banques.

Atlantico : La nouvelle directive européenne privilégiera le renflouement interne, ou « bail in », par rapport à l’appel aux fonds publics ou « bail out », très utilisé pour redresser les établissements en faillite pendant la crise. Est-ce un changement de doctrine important ?

Paul Jorion : C’est un retour partiel au système classique de fonctionnement du capitalisme financier. C’est comme cela que ça fonctionnait au 19ème siècle. Mais ce retour est seulement partiel car il se limite à hauteur de 8% du passif.

Il résulte d’un choc dans l’opinion révulsée par le fait que l’on soit passé à un système que certains commentateurs ont appelé "socialisme des riches". Mais le fait que ceux qui sont rémunérés pour les risques qu’ils prennent doivent aussi essuyer les pertes éventuelles est la moindre des choses. La prise de risque ne doit pas être considérée comme le simple équivalent d’une aubaine, d’une marge de profit supplémentaire, comme l’ont été les primes de risque encaissées en 2008 juste avant la crise. Les créanciers et les actionnaires ont tellement été gâtés ces derniers temps qu’ils ont fini par considérer que ces aubaines leur étaient dues.

Eric Lamarque : Oui à l'évidence. Solliciter d'abord les acteurs internes de la banque (actionnaires et certains créanciers obligataires) constitue un changement attendu. Les sauvetages des banques fin 2008 par les Etats a laissé des traces. Non pas qu'ils aient perdu de l'argent, puisqu'au contraire, ils en ont gagné, mais par rapport au signal envoyé aux autres acteurs économiques et à la société en général. La situation était politiquement intenable puisque des établissements qui avaient pris des risques excessifs se sont retrouvés momentanément soutenus et sauvés. Le petit patron d'une PME a bien du mal à accepter qu'ensuite elles leur refusent aussi souvent des crédits ou que l’Etat ne puisse rien faire pour eux. 

Se dirige-t-on vers la fin de l’impunité des banques ou en tout cas une plus grande responsabilisation de ces dernières ou doit-on craindre que cette décision aura des effets limités ?

Paul Jorion : La règle des 8% telle qu’elle est présentée dans le texte pourra être assortie, avec l’accord de l’UE, de 5% supplémentaires puisés dans un fonds d’aide, ce qui veut dire que si les pertes dépassent 13% du passif, la possibilité reste ouverte d’une nationalisation des banques, avec une prise en main de leur direction. Ce seuil de 8% parait faible, c’est une « mesure mitigée » comme l’a qualifiée le député européen Philippe Lamberts. Il est effectivement paradoxal que l’on salue comme une victoire, un retour partiel à la normale.

Eric Lamarque : Cela risque surtout de rendre moins attractif les actions des banques dans un premier temps ainsi que de rebuter certains investisseurs potentiels. Il est quand même trop tôt pour savoir si cela aura un effet dissuasif sur les prises de risque excessives, mais il faut dire aussi que les banques françaises n’ont pas attendu ces mesures pour faire évoluer leurs principes de gestion. Laisser entendre que la gestion des banques est assez fréquemment irresponsable est largement exagéré. Toutes les affaires actuelles se sont déroulées dans les années 2000, et depuis des efforts de contrôle sont fait, en tout cas au niveau français.

Paradoxalement, des effets pervers, obligeant la gouvernance des banques à plus de prudence par exemple, sont-ils à craindre ? Autre risque : la prépondérance du CT sur le LT qui serait néfaste au secteur bancaire ?

Paul Jorion : Non je n’en vois pas. Les banques n’ont jamais été prudentes et continueront à ne pas l’être. Il est difficile de donner un chiffre précis mais il est possible que la plus grande part de l’argent qu’elles avancent intervient sur des opérations spéculatives. Par ailleurs le financement de l’économie réelle n’est plus une priorité des établissements bancaires depuis la deuxième moitié du 20ème siècle. Le financement des entreprises et des ménages ne représente ainsi plus que 40% des prêts qu’elles accordent.

Eric Lamarque : Comme je l’indiquais au début, l’attractivité des actions des banques pourraient en pâtir. Si elles doivent les augmenter encore comme on l’entend, elles auraient du mal à trouver des investisseurs. Du coup, elles seraient obligées de continuer à réduire leurs expositions et cela pourrait conduire à augmenter leur sélectivité sur les risques de crédit.

Le fait que les actionnaires et les créditeurs seront les premiers à payer (au minimum 8% des pertes de la banque) en cas de défaillance, peut-il contraindre les établissements financiers à limiter leurs prises de risques ? Comment ?

Paul Jorion : Bien sûr. Les banques devront limiter leur prise de risque puisque leurs amis traditionnels seront immédiatement touchés par leurs mauvaises opérations. Cette mesure devrait donc avoir des effets plutôt positifs : les banques seront mises sous pression pour limiter le risque spéculatif essentiellement ; le risque de crédit (non remboursement des entreprises et particuliers) lui, existera toujours. Idéalement, il faudrait tout de même faire monter ce chiffre de 8% à 100% pour revenir à la normale.

Propos recueillis par Pierre Havez




Le Front National, un parti comme les autres ? Oui, au moins quand il s'agit de mentir

L’ancien diplomate souverainiste Paul-Marie Coûteaux, chargé de recruter des membres de l’UMP pour le compte du Front National, s'est fait prendre en flagrant délit de mensonge dans un reportage de Canal +.

Il arrive encore que la télévision n’ouvre pas seulement une fenêtre pour voir le monde, mais offre aussi d’aller regarder là où le spectateur n’est ni attendu ni souhaité. Dans le cas du journalisme politique, la petite lucarne permet alors d’accéder à ces coulisses au-delà des apparences savamment construites et de faire craquer le vernis brillant méticuleusement appliqué aux discours et aux hommes en plusieurs couches d’éléments de langage, de média training et de relooking vestimentaire.

L’émission « Le Supplément » sur Canal + le week-end dernier l’a démontré en s’intéressant à l’un des sujets forts de l’actualité politique du moment, celui des transfuges des partis « traditionnels » vers le Front National. Pour ce faire, la présentatrice Maïtena Biraben reçoit en plateau le vice-président du FN Florian Philippot et propose un reportage consacré à l’homme qui a justement convaincu Florian Philippot de passer des rangs de Jean-Pierre Chevènement à ceux de Marine Le Pen : l’ancien diplomate souverainiste Paul-Marie Coûteaux (qui est également un contributeur occasionnel d’Atlantico).

Paul-Marie Coûteaux est un homme important « dans le paysage politique actuel, chargé de chasser sur les terres de l’UMP pour le compte du Front National », explique Maïtena Biraben devant Florian Philippot, qui acquiesce en souriant. Nous voilà donc à la rencontre de monsieur Coûteaux, d’abord chez lui à Paris, puis avec lui au restaurant où il déjeune avec… Florian Philippot à qui il raconte son dernier succès : le recrutement au profit du FN d’un ancien élu RPR breton qui semble parfaitement illustrer ce déferlement de responsables politiques censés tourner casaque en ce moment, séduits qu’ils seraient par l’extrême-droite.

Le reportage nous emmène donc à Brest quelques jours plus tôt, où Paul-Marie Coûteaux explique au journaliste qui l’accompagne qu’il vient de déjeuner avec ce nouveau converti au bleu marine. Le sergent recruteur de Marine Le Pen monte alors dans une voiture, laissant le soin à l’équipe de télévision de le suivre dans un autre véhicule. Mais il oublie totalement qu’il est équipé d’un micro-cravate et d’un émetteur. Dans une séquence assez savoureuse, Paul-Marie Coûteaux explique alors à son chauffeur, se croyant « seul avec lui », comment il vient de mentir : « J’ai fait du bluff encore. J’ai dit qu’on avait fait deux adhésions parmi un ancien gaulliste très connu à Brest dans les années 90 et qui est tellement content qu’il a même fait adhérer sa femme. Donc ça fait deux adhésions (rires). Mais qui est-ce ? J’ai dit qu’il m’a connu à l’Institut Charles de Gaulle. Enfin, j’ai raconté tout un baratin. » Dans la foulée, en arrivant au siège local du Front National, le même Paul-Marie Coûteaux, toujours seul avec la personne qui est au volant, pique une colère en découvrant que le logo FN figure sur le bâtiment « Ca fait quatre fois que je te le dis, je ne veux pas qu’ils me filment devant le siège du FN ! ». Et Paul-Marie Coûteaux d’expliquer comment, s’il tente d’attirer au Front National des transfuges de l’UMP, il préfère pour sa part en rester au « Rassemblement Bleu Marine » et ne pas être associé au parti d’extrême-droite : « Je me fais suivre par ces journalistes. Je fais attention à profiter d’une certaine image, je ne vais pas la foutre en l’air parce qu’ils ne vont retenir que ça… »

Le retour des caméras sur le plateau de l’émission montre un Florian Philippot pour le moins coincé et bafouillant, tentant tant bien que mal d’improviser une justification aux mensonges plus que flagrants de son ancien mentor. Et plus encore que dans le reportage dans lequel Paul-Marie Coûteaux s’est piégé tout seul, c’est face à la caméra et en direct qu’a lieu le vrai moment de vérité, lorsque Florian Philippot lance à la présentatrice, en forme de réponse gênée : « Ah vous croyez que (l’intéressé tousse et tente un rire forcé) vous, vous n’avez jamais eu en face de vous un responsable politique qui ne vous a pas menti ? Vous pensez qu’il n’y a que Paul-Marie Coûteaux qui sur ce coup là a peut-être… N’a pas dit tout à fait la vérité ? »

Et voilà d’un seul coup l’aveu du vice-président du FN qu’exactement comme les autres partis politiques qu’il fustige à longueur de temps, le Front National ment aux journalistes, ment aux citoyens. Sur ce point-là au moins, la normalisation du Front National est bien réelle.



Congrès EELV : le bilan politique miné par le dogmatisme et les calculs personnels du tandem Duflot-Placé

Atlantico : Le Congrès d’Europe-Ecologie-Les Verts se tient à Caen ce week-end. La motion "Pour un cap écologiste" soutenue par Cécile Duflot et Jean-Vincent Placé, les grands manœuvriers d’Europe Ecologie-Les Verts, est arrivée en tête au premier tour, mais les six autres motions souhaitent un renouvellement de la direction. "La firme" Duflot-Placé dénoncée par Noël Mamère, qui a claqué la porte du parti, est de plus en plus contestée en interne. Quel est le bilan de la stratégie Duflot-Placé à la tête d'EELV ? La greffe entre EELV et les Verts a-t-elle pris ?

Alain Renaudin : Il ne faut pas oublier que le mariage entre Europe Ecologie et les Verts est tout sauf un mariage d'amour. C'est un mariage de raison, ou plutôt d'intérêt, de calcul politique, excité par le score historique réalisé lors des élections européennes de 2009 : 16,3%, le meilleur jamais réalisé par une liste écologiste lors d'élections européennes. A l’initiative, et sous le leadership, de Daniel Cohn-Bendit, Europe Ecologie réitèrera une belle performance lors des régionales de 2010, avec 12,2% des suffrages. Europe Ecologie-Les Verts, c’est un assemblage en quête d’audience électorale, et c’est tout le problème de ce parti politique, à géométrie et à leadership variables, de circonstances, qui cède souvent son indépendance au profit d’alliances visant à garantir des sièges, des postes et des fonctions. Des petits accords entre amis (par tant que ça) qui feront basculer le Sénat en 2011, au profit du PS davantage qu’au profit de l’écologie. Ce reniement atteindra son paroxysme lors de l’élection présidentielle de 2012 lorsque la candidate officielle ne sera même pas soutenue par son propre parti (et ses dirigeants), qui lui aura préféré des arrangements de coulisses garantissant le confort de quelques postes ministériels. Eva Joly, sans doute pas la meilleure candidate, et abandonnée en rase campagne, viendra s’effondrer à 2,3%.

Dès lors, ce parti est en instabilité permanente. Peu de leaders naturels, se plaçant lui-même en situation de dépendance du PS, privilégiant le pouvoir aux convictions, les dorures républicaines aux visions stratégiques, ce parti manque d’âme, pour ne pas dire autre chose. Un parti qui réussit le tour de force de ne pas être au rendez-vous que lui offre notre époque, pour nous offrir un formidable nouveau projet de société, où l’environnement n’est plus une contrainte mais une force, une opportunité. Un parti qui réussit à gâcher la cause environnementale, à la discréditer au moment où elle est si essentielle.

Leur volonté d'arrimer le parti écologiste à la majorité s'est-elle avérée payante ? Cécile Duflot et Jean-Vincent Placé ont-ils finalement privilégié leurs carrières personnelles au détriment de la cohésion du parti ? Comment ont-ils pu ainsi prendre en otage le parti ?

EELV a préféré l’égologie à l’écologie. C’est un mauvais choix. S’il y a bien une cause qui devrait rassembler, qui pourrait offrir une nouvelle vision à la fois de la politique et de l’économie, c’est la cause environnementale. EELV doit se recentrer sur sa vision de la société, sur le nouveau modèle à proposer. La question ne doit pas être de savoir si la présence au gouvernement est utile ou non, mais de voir comment servir au mieux l’écologie et quel projet ce parti politique propose. Ces ambitions personnelles et carriéristes, et cette course à l’audience politique nuisent à l’audience environnementale, EELV et ses dirigeants en portent la responsabilité. Une responsabilité d’autant plus grande que le rendez-vous est historique. L’enjeu, c’est de ré-intéresser à l’environnement, de ré-enchanter l’environnement, d’en faire un projet de société, projet dont nous manquons cruellement. Aujourd'hui tout converge pour cela: greentechnologies, chimie verte, biomimétisme, énergies renouvelables, économie circulaire, biomatériaux... EELV a dans son objet même une opportunité exceptionnelle, gâchée par le dogmatisme, les œillères partisanes et les petits calculs personnels.

Avec des résultats catastrophiques à la présidentielle et des cadres qui quittent le navire, EELV est-il tout simplement en train d'imploser ? Quel peut être l'avenir d'EELV dans ce contexte ?

EELV devrait sortir du gouvernement, de ses alliances stériles avec le Parti Socialiste, assumer son indépendance et sa liberté, remettre l’environnement au cœur de ses réflexions, proposer un nouveau projet de société où écologie et économie sont non seulement réconciliées mais profitables, et tout miser sur l’Europe. D’abord parce que les élections européennes, c’est le meilleur terrain de jeu pour un parti écologiste. La "distance" européenne sert favorablement ces partis qui ne sont pas jugés comme des partis de gouvernement, mais donne davantage d’influence. L’élection européenne permet alors aux électeurs de soutenir une cause environnementale qui les interpelle, sans pour autant remettre en cause leur soutien aux camps politiques traditionnels lors des scrutins territoriaux. Ensuite, l’Europe, c’est le meilleur endroit où l’écologie doit et peut faire son lobbying. La politique européenne est en effet le levier le plus puissant pour donner une direction écologique et dans certains cas l’imposer sur des gouvernements nationaux dans lesquels la sensibilité écologique ne sera jamais majoritaire, il faut être honnête et pragmatique. L’utilité politique en matière écologique, ce n’est pas un ou deux ministres dans un gouvernement dont ils ne dictent pas la politique, c’est de peser en Europe. Le territoire européen, c’est aussi le territoire logique d’enjeux environnementaux qui ignorent les frontières et qui ne progresseront pas sous l’impulsion de pays isolés. Ces enjeux sont des enjeux internationaux, nous n’avons que faire de partis écologistes nationaux, minoritaires, dogmatiques et dépendants.



Les vieux n'ont pas (toujours) leur place à l'hôpital, c'est souvent chez eux qu'on les soigne le mieux

Vendredi a lieu une concertation sur le projet de loi sur "l'adaptation de la société au vieillissement". Les hospitalisations à domicile ont tendance à se démocratiser. Si, dans la pratique, elles réclament un encadrement exigeant, elles permettent souvent au patient de guérir plus vite et de mieux appréhender la maladie.

Atlantico : La médicalisation à domicile a un effet déjà connu sur le moral du patient. Peut-on également imaginer que l’hospitalisation à la maison, individualisée, est également meilleure ? 

Jean-Marie Vétel : Il faut différencier l’hospitalisation à domicile et les soins à domicile. Les soins à domicile sont des soins de base. C’est la toilette, l’habillement : ces taches sont effectués par des aide-soignantes sous la responsabilité d’une infirmière coordinatrice.  L’hospitalisation à domicile est beaucoup plus spécifique : c’est un lit d’hôpital, à la maison. Un médecin se déplace avec des infirmières et il effectue des soins techniques, comme installer une perfusion, par exemple. 

En théorie, il n’y a aucune différence en termes sanitaires entre une hospitalisation traditionnelle et une hospitalisation à domicile puisque cette dernière n’est rien d’autre qu’un lit d’hôpital à la maison. C’est exactement comme pour le SAMU, qui est un lit d’hôpital roulant. Le protocole reste le même, que l’on soit dans un établissement hospitalier ou chez soi. 

 Une personne âgée a-t-elle intérêt à se faire hospitaliser à domicile ? 

L’avantage de l’hospitalisation à domicile est certain : vous êtes dans vos meubles, avec votre famille, dans un environnement qui est certainement plus sympathique qu’une chambre d’hôpital. C’est psychologiquement essentiel. Quand la personne est atteinte d'un cancer et subit une chimiothérapie, on sait qu'il très important pour elle d’être avec ses proches. Cela permet de mieux guérir, de mieux appréhender la maladie. 

L’inconvénient ce sont les trous, les moments où le personnel hospitalier n’est pas là. Le patient est seul. C’est pour ça que cela est réservé aux personne qui ont un conjoint, une famille. Il faut quelqu’un qui puisse combler l’absence du personnel de l’hospitalisation à domicile. Mais les proches peuvent être très anxieux à l’idée de se retrouver seuls avec le malade. 

Cette hospitalisation à domicile est-elle uniquement valable pour les personnes âgées ou est-elle adaptable à tous les patients ? 

C’est pour tous les âges. D’ailleurs en France, cela concerne majoritairement des jeunes. Au départ, d’ailleurs, cela avait été inventé pour les cancéreux à leur sortie de l’hôpital. En revanche, l’hospitalisation à domicile n’existe pas dans toutes les régions de France. Certains ont un enthousiasme modeste pour s’occuper des personnes âgées – ou des jeunes – suivant les endroits. 

Dans les pays où la médicalisation à domicile est démocratisée, notamment en Angleterre, on s’aperçoit que de plus en plus de personnes soignées à domicile arrivent à l’hôpital souffrant de déshydratation ou d'autres formes de pathologies liées à un manque de suivi. Comment s’assurer que les soins pratiqués à domicile le sont dans de bonnes conditions ? 

Cela dépend du coup d’œil du médecin à l’hôpital. Il doit décider du bon moment de sortie. Est-ce que je continue à suivre ce patient à l’hôpital, en hôpital de jour ou en hospitalisation à domicile ? Une fois que l’hospitalisation à domicile est prévue, il y a tout un protocole à respecter par le conjoint ou la famille du patient. Si ce n’est pas clairement expliqué, si le protocole n’est pas respecté, cela peut être très traumatisant, et pour la famille qui peut paniquer, ne pas savoir comment réagir en cas de complications, et pour le patient évidemment, qui peut souffrir physiquement et psychologiquement. En cas de problèmes, si la famille est obligée de faire appel aux secours, cela entraîne des coûts supplémentaires. 

Justement, puisque vous abordez le sujet, existe-t-il un intérêt financier à promouvoir la médicalisation à domicile ?

Je ne pense pas, en tous cas pour le patient puisqu’elle est payée par des sommes forfaitaires. Le seul intérêt financier qui existe est indirect et il concerne l’hôpital : l’hôpital est financé et les séjours ne doivent pas être trop longs. Si le séjour d’un patient se prolonge, l’établissement perd de l’argent. Son intérêt est donc d’optimiser la durée du séjour d’un patient. Le médecin doit donc résister à la tentation de faire sortir rapidement les gens de l’hôpital et éviter les sorties prématurées. 

 Se dirige-t-on vers une révolution de l’hôpital où ne seraient plus réalisés que des actes chirurgicaux avec une externalisation ?

Non, ou alors dans très longtemps. L’hôpital va rester un plateau technique mais il ne faut pas qu’il soit de plus en plus déshumanisé. Ce n’est pas un endroit où on vous opère pour tout de suite vous recoudre et vous remettre dehors. Ça ne doit pas le devenir. On a le droit à une humanité. 

 Nous, les médecins, sommes un peu terrifiés par les systèmes de financement des établissements hospitaliers qui peuvent inciter les personnels soignants à faire des examens supplémentaires ou à faire sortir rapidement les gens de l’hôpital. Il ne faudrait pas que la santé perde la tête. 

 

Propos recueillis par Sylvain Chazot



Comment remettre l’Etat dans son rôle (et pourquoi c’est urgent)

logo-lerc.jpgAtlantico : Dans votre dernier livre, Le retour des Etats, vous défendez l'idée que la crise de la mondialisation oblige à repenser un monde où les Etats sont au centre du jeu. Peut-on aller jusqu'à parler de fin de la mondialisation ou "démondialisation "?

Michel Guénaire : Je ne crois pas que l'on puisse parler d'une fin de la mondialisation, mais plutôt d'une transition. La mondialisation se poursuit, mais les acteurs changent. Ce ne sont plus les entreprises et les banques souveraines par leur richesse et leur liberté, aux côtés de nations contraintes de se plier à l'ordre néo-libéral, qui règlent la marche du monde. Ce sont des Etats qui expriment les intérêts de leur population contre latelechargement-1.jpg logique des marchés, et ce sont surtout des Etats de l'est du monde qui viennent défier les Etats de l'ouest du monde. La mondialisation n'est plus synonyme de l'adoption par tous les pays du monde du même régime politique, économique et social qu'ont promu les Occidentaux depuis trente ans. Elle se durcit. Elle est un jeu disputé. Elle obéit à la nouvelle loi d'un monde multipolaire réaliste, où des puissances comme la Chine, l'Inde et la Turquie, la Russie, l'Iran ou encore le Brésil, s'organisent avec une volonté propre et des initiatives diplomatiques déliées des préjugés des vieilles chancelleries européennes.

Comment le retour des Etats se manifeste-t-il ?

Le retour des Etats correspond à une défense des intérêts des peuples. Il se manifeste donc par des positions affranchies et volontaires au nom de ces intérêts. Derrière la défense de ses intérêts, il y a la prise de conscience que chaque nation doit retrouver le chemin de son développement et sa propre identité. La nouvelle géopolitique du monde est déterminée par un retour des Etats qui lui-même entraîne ou porte un retour des cultures. Le village planétaire redécouvre qu'il a des quartiers.

Si face aux désordres engendrés par la crise, l'attachement des individus pour les Etats et leur besoin de protection se sont clairement manifestés, les chefs d’État, après avoir été longtemps complices du système financier se sont montrés relativement impuissants à le réguler. Le désir d’État des peuples est-il vraiment partagé par les élites politiques et économiques ?

C'est la question. Les peuples ou les sociétés civiles aspirent à un rôle fort et recentré de leurs Etats, mais les élites nationales continuent de se satisfaire du monde émollient du libre-échange. Par intérêt à leur tour, ou par inconscience ? Disons que, dans le meilleur des cas, elles ne réfléchissent pas. Il est frappant de voir à quel point, particulièrement en Occident, et pour ne pas le citer, dans un pays comme la France, les responsables politiques restent aveuglément attachés au monde d'avant la crise de la mondialisation. Ils y voient toujours le seul horizon de leur politique. Voici pourquoi aussi je crois que le projet politique de demain naîtra de la société civile, et non d'un énième programme d'une classe politique déphasée ou dépassée.

Alors que vous indiquez que le levier des monnaies, de la diplomatie et des ressources naturelles, sont la clef du destin des Etats, l'Union européenne ne semble pas avoir rompu avec l'angélisme de la mondialisation. L'Europe est-elle en train de sortir de l'Histoire ?

Si l'expression politique des grandes régions du monde repose sur l'instrument de l'Etat, l'Europe est effectivement en train de sortir de l'Histoire. L'Europe n'a pas le pouvoir décisionnel propre d'un Etat. Dans mon livre, je fais une proposition pour revenir à une Europe décidant par un nombre limité d’acteurs. En s’inspirant du Conseil de sécurité des Nations unies, je propose la constitution d’un Conseil européen de six membres : l’Allemagne et la France en seraient les deux membres permanents, quatre autres membres représenteraient quatre groupes d’Etats déterminées par zones géographiques. Cette nouvelle Europe des Six permettrait à l’Europe toute entière de franchir un pas. Celui d’une cohésion décisionnelle. Elle permettrait à la belle idée de la construction européenne d’atteindre son but. Celui d’une puissance active à côté des autres grandes puissances dans le monde.

Selon vous, la voie de l'avenir ne ressemble pas à l'esquisse du traité de Rome. Dans le nouvel équilibre du monde qui se dessine quelle doit-être la place de l'Europe ?

L'Europe doit prendre la place d'une région du monde organisée politiquement, ainsi que je viens de le dire. Ni plus, ni moins. L'Europe doit ainsi se réapproprier son modèle de développement, parce que ses peuples le lui demandent. L'Europe ne peut plus limiter ses interventions à la promotion des règles du libre-échange mondial. De ce point de vue, j'avance dans mon livre, comme corollaire de l'institution d'un Conseil européen de six membres, le retour de la Commission à un simple statut d'administration ou de secrétariat général du Conseil. L'un des égarements de la construction européenne aura été, durant ces trente dernières années, la bureaucratisation du fonctionnement des institutions européennes, dont la Commission aura été l'agent avec, il faut le souligner, la lâcheté complice des gouvernements nationaux.

Vous précisez que le retour des Etats ne signifie pas nécessairement le retour de l’État planificateur des Trente Glorieuses ou celui de l’État-nation qui s'était fait l'arbitre des relations internationales après la Seconde guerre mondiale. Quel sera, selon vous, le visage de l’État du XXIe siècle ?

Un Etat fort et recentré, disais-je tout à l'heure, mais d'abord et avant tout un Etat politique dans le meilleur sens du terme. Les responsables politiques européens ont dévergondé l'idée d'Etat depuis trente ans, en l'étendant dans des secteurs de la vie de la société où il n'avait rien à faire, mais surtout en le considérant ou en le faisant fonctionner comme un acteur marchand. L'Etat a des compétences et des moyens qui doivent lui rester propres. Il doit conduire une action qui doit lui être propre. L'Etat, ou les Etats de retour, ne sont pas des Etats providence mais des instruments de reconquête d'une volonté politique des nations.



Scandale des prix des prothèses auditives, des implants dentaires ou de l’optique

logo-lerc.jpgA l'instar des implants dentaires et des frais d'optique, le prix exorbitant des prothèses auditives montre qu'en matière de santé, le marché ne fonctionne pas et engendre des inégalités d'accès aux soins.

Atlantico : Dans un dossier publié mardi 12 octobre, le quotidien Le Parisien révèle qu’une prothèse auditive coûte 3000 euros en France par oreille, soit un prix de vente soixante fois plus élevé que le prix de fabrication. Un rapport de la Cour des comptes mi-septembre dénonçait déjà des "prix opaques et une concurrence entre les principaux producteurs limitée" et pointait également du doigt les frais d’optique. Comment en est-on arrivé à de telles dérives ? 

Frédéric Pierru : Les exemples de l’audioprothèse ou des prothèses dentaires devraient être médités par tous les partisans de la privatisation durtr1qp7i.jpg financement de la sécurité sociale, au nom de "l’efficience". En effet, ces deux biens médicaux sont sur le marché au sens où la sécurité sociale ne les finance que de façon dérisoire. Et qu’observe-t-on ? Eh bien, qu’une demande en forte croissance et "contrainte" – au sens où les personnes âgées en nombre grandissant ont besoin de prothèses auditives pour vivre de façon autonome et non-dépendante – est "tondue" par des entreprises et des professionnels (les audioprothésistes) qui ont su sécuriser leur situation de rente. Il en résulte des bénéfices et des profits excessifs, sans rapport avec les coûts de revient, et, pire, des inégalités sociales d’accès à ces biens médicaux. D’une façon générale, la concurrence en santé est inflationniste et intrinsèquement inégalitaire. Ce n’est absolument pas de l’idéologie que de dire cela. D’ailleurs mêmes les économistes libéraux consacrés le reconnaissent : un économiste américain fondateur de l’économie de la santé a obtenu le prix Nobel d’économie au début des années 1970 pour avoir montré que le marché ne fonctionnait pas en matière de santé.
 
Autre argument : il suffit de regarder le cas américain pour se convaincre que le marché en santé est inefficient, inflationniste et inégalitaire (17% du PIB consacrés la santé avec des indicateurs de santé médiocres et des dizaines de millions de personnes sans assurance maladie). Alors, on peut toujours dire, comme le font certaines mutuelles, que l’on va faire davantage jouer la concurrence entre professionnels, dans le cadre de réseaux de soins, afin d’obtenir des rabais. Certaines y parviennent en effet. Mais l’opacité s’est juste déplacée, du côté des assurances maladie complémentaires, marché particulièrement opaque, coûteux et inégalitaire... Au lieu de vous faire "racketter" par votre audioprothésiste, vous vous faites "racketter" par votre complémentaire santé... Sur le pseudo-marché de la santé, le "consommateur" est toujours en position de faiblesse et jamais souverain : disposant de peu d’informations, il est prêt à payer cher, trop cher, pour préserver son bien le plus précieux, à savoir sa santé. En face, des professionnels et des industries profitent de cette demande pour s’assurer des rentes substantielles..
 

Les audioprothésistes, qui vendent les appareils, se défendent des prix pratiqués mettant en avant le service vendu. "Le prix comprend le suivi des clients sur cinq ans pour adapter en permanence l’appareil", a déclaré au Parisien Luis Godinho, président de l’Unsaf, un des principaux syndicats d’audioprothésistes. Les patients surpayent-ils leurs équipements ou les tarifs pratiqués sont-ils justifiés ?

D’une façon générale, ceux qui profitent de rentes de situation tendent toujours à justifier leurs revenus ou profits par une référence à la qualité ou au service rendu ! On est donc là dans un argumentaire on ne peut plus classique... La tarification au forfait permet de tout justifier : "oui, vous payer fort (trop) cher votre audioprothèse, mais derrière l’on assure le service après vente", même si le dit service n’est pas toujours au rendez-vous. Pour éclaircir le débat, on devrait distinguer dans ce package ce qui relève de l’audioprothèse elle-même et ce qui relève de la maintenance, qui pourrait être tarifé à l’acte. Par ailleurs, eu égard à l’augmentation régulière de la demande, en raison du vieillissement de la population, il faudrait desserrer l’étau de la gestion malthusienne des effectifs de la profession d’audioprothésiste, malthusianisme au fondement de la rente de situation... Ce constat vaut d’ailleurs pour la profession médicale : si aujourd’hui la pratique des dépassements d’honoraires se banalisent, c’est parce que la profession a réussi, via son acceptation du numerus clausus, a produit sa propre "rareté" (relative cependant) qui lui permet aujourd’hui de dicter ses conditions (c’est surtout vrai de certains spécialistes libéraux). 
 

Existe-t-il d’autres secteurs soumis aux mêmes problématiques ? 

En effet, le coût excessif – donc excluant – de l’audioprothèse se retrouve dans les autres biens très mal pris en charge par la Sécurité sociale : optique, dentaire... Voilà ce qui nous attend si on continue à privatiser tout ce qui relève du "petit risque". 
 

Alors que la branche maladie de la Sécurité sociale se doit de faire des économies, quelles peuvent être les solutions envisagées pour que les patients puissent continuer à se soigner ? 

Le gouvernement a fait le choix, via notamment la généralisation de la complémentaire d’entreprise avec l’accord national interprofessionnel, d’accroître le rôle des assurances maladie complémentaires dans le financement de la santé, pour tout ce qui relève des "soins courants" (hors affection de longue durée et hors hospitalisation). La part de la Sécurité sociale est en passe de passer en dessous de 50% pour ces derniers. La dépense et le financement privés sont, de son point de vue, préférables à une dépense et à un financement publics. C’est un tour de passe-passe exclusivement comptable : vous transformez de la dépense publique en dépense privée. En effet, que vous acquittiez de la dépense de la santé par la CSG, une prime versée à un assureur ou de votre proche, cela amputera votre pouvoir d’achat dans la mesure où les dépenses de santé sont en grande partie "contraintes". Pire : quand vous payez un euro de CSG, seuls 5% servent à couvrir les frais de gestion de l’Assurance maladie publique ; quand vous versez un euro de prime à une mutuelle, c’est 28 centimes qui vont aux frais de gestion et de publicité... Par ailleurs, l’acquisition d’une complémentaire santé par un ménage modeste représente 10% de son revenu, contre 3% pour un ménage aisé. Le financement privé est non seulement inefficient mais en plus régressif, c’est-à-dire redistributeur à l’envers. Pour ma part, je considère que la Sécurité sociale pourrait très bien faire ce que les assurances complémentaires disent être décidées à faire, à savoir instiller plus de concurrence entre les professionnels et les entreprises afin de faire baisser les coûts. Elle serait de surcroît en position de force (un payeur unique est plus fort que des payeurs multiples et concurrents face à une profession organisée). On me dit souvent que c’est irréaliste, et même que c’est "ringard". Dont acte : nous allons donc vers des réseaux de prestataires privés gérés par un marché de l’assurance complémentaire inefficient et inégalitaire. Pour ma part, je jugerai sur pièce. Si l’on regarde le "succès" des réseaux de soins aux Etats-Unis, je reste dubitatif : des dépenses de santé en forte croissance y sont moins gérées de façon "efficiente" que financées par des hausses régulières des primes réclamées aux entreprises et aux individus, tandis que, parallèlement, certaines professions et entreprises se "gavent" en surfacturant leurs services ou produits ou encore pratiquant des actes inutiles mais rémunérateurs... Voilà la triste réalité derrière le beau mot de "marché de la santé", lequel est certainement profitable à beaucoup de monde mais certainement pas au patient-consommateur, du moins s’il n’a pas la chance d’être riche ! 
 
Propos recueillis par Carole Dieterich


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Pourquoi DSK est malheureusement en dessous de la réalité

logo-lerc.jpgDominique Strauss-Kahn a récemment prédit "un scénario cauchemardesque pour la zone euro". L'ancien patron du FMI a aussi annoncé une "poussée populiste" en Europe en réponse à l'incapacité des dirigeants à agir.

Atlantico : Dominique Strauss-Kahn prédit une catastrophe économique pour la zone euro. "Nous allons avoir une faible croissance qui ne crée pas d'emplois, pendant de longues années", a-t-il-annoncé comparant la situation au lendemain de la crise de 1929. Cette analyse vous paraît-elle juste ? En quoi ?

Nicolas Goetzmann : Je partage l’analogie avec les années 1930 sur un point qui me semble crucial : le diagnostic. Au cours des années 1960, Milton Friedman et Anna Schwartz publiaient “‘A Monetary History of the United States” et ont impliqué pour la première fois la responsabilité des autorités monétaires dans la crise de 1929. L’incapacité des banques centrales à réagir face au risque déflationniste est alors considérée comme la cause majeure de la crise. Seule la sortie progressive des États de l’étalon "OR" a permis un redressement économique. Cette version est aujourd'hui admise par la Réserve Fédérale américaine elle même.

Nous vivons le même phénomène d’austérité monétaire aujourd’hui en Europe. Alors que d'autres pays ont identifié le problème et ont ont agi en conséquence, c'est à dire par la voie de la relance monétaire (et ont obtenu des résultats : Etats-Unis, Japon, Royaume Uni, Chine etc.). L’Europe n’a pas fait le même diagnostic et les résultats sont déprimants : 12.2% de chômage et pas d’amélioration sur le front de la dette.

Les perspectives avancées par DSK me semblent également justifiées, il n’y a pas de raison de s’attendre à un boom économique en Europe dans les conditions actuelles. La zone euro est confrontée à un très puissant étau monétaire mis en place par la BCE  qui empêche toute reprise durable. C’est bien ce que ne veut pas comprendre notre gouvernement. Le niveau d’inflation de 0.7% au sein de la zone euro alors même que le chômage atteint des records permet de se faire une idée de la violence de cette austérité monétaire.rtx13ody-2.jpg

DSK a également dénoncé l'absence de "leadership" des dirigeants européens. "Ils se cachent tous derrière la BCE pour camoufler leur inaction" a-t-il déclaré. Les responsables politiques actuels sont-ils à la hauteur de la situation ? Étant donné le statut de la banque centrale, quelles sont leurs marges de manœuvre réelles ?

Nicolas Goetzmann :  Je partage également cette analyse. La BCE est en effet responsable de la crise que nous traversons mais le mandat qui lui a été attribué relève du politique. C’est à dire que les gouverneurs de la BCE appliquent strictement ce que leur mandat leur impose : stabiliser les prix sans se préoccuper de l’emploi. Cela est totalement absurde mais ce mandat découle du traité de Maastricht.

C’est exactement le message que Mario Draghi délivrait lors de sa visite à l’Assemblée nationale en juin dernier. Il réfutait alors toute critique en se basant sur le fait qu’il n’est pas un élu, et donc totalement illégitime à proposer une politique alternative. Il a par contre insisté sur la responsabilité des politiques ; c'est à dire que si les politiques veulent que la BCE suive une voie favorable à l'emploi, libre à eux de modifier les traités.

Une modification de la politique monétaire européenne suppose une action politique, une décision à l’unanimité pour réorienter la BCE vers l’emploi et la croissance. La BCE ne pourra pas en décider seule, elle ne pourra qu’obéir aux injonctions politiques. C'est en ce sens que DSK a raison de s’attaquer aux politiques, mais je ne me souviens pas l’avoir lu ou entendu sur ces questions lorsqu’il dirigeait le FMI.

Concernant l'absence de Leadership, il n'y pas réellement besoin de faire un dessin pour savoir qui est visé.

Pour DSK, "le débat est centré sur plus ou moins d'austérité alors que le véritable enjeu est la compétitivité". Les dirigeants européens se sont-ils trompés de diagnostic ? DSK, en tant qu'ancien patron du FMI, n'a-t-il pas lui-même une part de responsabilité dans cette situation ?

Nicolas Goetzmann : Je ne comprends même pas comment en partant des deux observations précédentes DSK parvient à ce constat. Il est évident que les politiques d’austérité ne donnent aucun résultat satisfaisant, mais une politique de compétitivité me semble tout aussi absurde aujourd'hui si elle n’est pas menée de concert avec une relance monétaire.

La compétitivité c’est simplement l’idée que chaque pays veut une plus grande part du gâteau mais sans se préoccuper de la taille du gâteau. Le gâteau ne grandit pas mais tout le monde en veut plus, il y a un problème pratique relativement évident. Il est utile que les pays se fassent concurrence par le biais de la compétitivité mais cela n’est que secondaire. Car l’urgence est de se préoccuper de la taille du gâteau global, ce qui relève des politiques monétaires. Lorsqu’il y aura à manger pour tout le monde, chacun pourra jouer à se faire concurrence mais l'inverse est suicidaire et source de tensions.

Pour le point de la responsabilité de DSK dans l’austérité, je me permets de citer son intervention le 15 novembre 2010 sur France Inter:

"Ce que je constate moi quand même, avec honnêtement pas mal de plaisir, c'est que dans les pays dans lesquels il a fallu couper les dépenses durement, et c'est toujours les pays les plus démunis, les plus pauvres, qui en souffrent dans ces cas la, les nouveaux programmes du FMI et je pense à la Grèce en particulier ont été construits de telle manière que l'on revienne à l’équilibre mais que cela se fasse en protégeant les plus démunis, les plus vulnérables."

Au regard de cette phrase on peut louer les intentions, mais les résultats ne correspondent pas aux intentions.

L’ancien directeur du FMI évoque également le risque d'une poussée des populismes. Ce risque est-il réel ? En quoi la situation est-elle comparable aux années 1930 et quelles pourraient en être les conséquences ?

Nicolas Goetzmann :  Ce n’est pas une surprise et tout le monde peut le constater aujourd’hui. A mon sens, il est juste de faire une analogie entre les années 1930 et aujourd'hui sur le plan macroéconomique. La Grèce et  l’Espagne notamment sont dans une situation comparable à celle de ces années 1930, situation qui ne peut être atténuée que par l'existence de transferts sociaux. Donc, évidemment, il y a une poussée des populismes qui est provoquée par les conditions de vie imposées aux populations européennes. Mais la montée des populismes n'a été rendue possible que par l'absurdité des politiques économiques menées en Europe. La responsabilité en est ainsi partagée.

Mais la comparaison s’arrête la. L’historien Georges Mosse explique très bien les conditions de la montée du nazisme dans les années 1920 tout en mettant l'accent sur la notion de “brutalisation” ou de “banalisation de la violence”. La sortie de la "guerre de 14" laisse une Europe accoutumée à une violence qui devient alors un mode d’action plus ou moins “acceptable”. L’Allemagne se radicalise en ce sens. Et cette "brutalisation" va s’étendre au champ politique et conduire notamment à l’émergence des SA (les bataillons d'assaut) dès 1921, qui ont donné un important levier "militaire" au parti nazi pour la conquête du pouvoir. Les deux époques sont en cela opposées.

Ainsi, alors que les conditions économiques sont effectivement similaires, il me semble absurde de pousser plus loin la comparaison. Les sociétés européennes sont bien plus pacifiées qu’elles ne l’étaient dans les années 1930, la menace populiste n'est donc pas de même nature. Ce qui n'est pas non plus une raison pour rester les bras croisés face aux évidentes défaillances économiques de la zone euro.



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