Il n'y a pas de crise ! par Xavier Lainé

xl-sans-consommer.jpgIl me faut prendre le temps d’écrire cette chose devenue insupportable : crise.

Crise, crise, crise psalmodiée sur tous les tons, tous les modes et sur toutes les cases de l’échiquier.

Crise psalmodiée encore avec faux espoir qu’une solution vienne, un changement, mais qui n’implique personne.

Crise et changement alignés en bon ordre et sur tous les boulevards pour que solutions soient inventées ailleurs.

Mais nul ne saurait définir cet ailleurs.

On dit crise, mais crise de quoi et pourquoi ?

Crise des riches qui se font toujours plus riches aux dépends des plus pauvres ? Cet ordre établi là alors serait en crise depuis son origine, aux confins du moyen-âge.

Crise encore le fait que l’Etat n’apporte aucune solution ? Mais depuis quand l’Etat par lui-même se mettrait au service de la plupart ? On le sait depuis le début : il n’y a d’Etat qu’au service d’une noblesse qui en crée la substance !

On le voit bien, le mot crise n’est qu’une invocation à l’impuissance, à l’attente, à l’indifférence.

Rien ne sert d’être honnête puisqu’on vous affirme que nous sommes en « crise ».

Alors ce qui compte c’est l’instant, celui où tu arrives, malgré l’idée dominante, à tirer ton épingle du jeu.

Qu’à tirer cette épingle d’autres trinquent n’a rigoureusement aucune importance. Ce qui compte c’est le petit pécule amassé sournoisement et qui te donne crédibilité bancaire.

Ce qui compte aussi : que l’apparence soit sauve et que tu puisses déployer, aux yeux du commun, l’image d’un confort bien établi.

Que bon vêtement puisse mal cacher tes petits compromis entre amis, capables dans l’heure de t’asséner griffures irrémédiables ne compte pas.

Donc, tout en invoquant la crise, on te demande d’afficher le moins possible de ses aspects les plus angoissants.

La « crise », la vraie, elle te saute aux yeux dans ces mains tendues de gens effondrés d’avoir trébuché où toi, tu as su t’en sortir. C’est alors leur crise et tu les méprises, non pour ce qu’ils sont mais parce que tu te sais aussi vulnérable et que demain ce pourrait être ton tour.

Et pourtant on en passe par des crises dans une seule vie ! Celles-ci ne regardent pas la grosseur du portefeuille ni la puissance politique de celui ou celle qu’elle frappe.

On le sait, d’ailleurs, une vie ne saurait être ce qu’elle est si elle ne passait comme une nécessité par ces phases où tout semble se détruire, mais toujours pour reconstruire.

Et, bien sûr, la tentation vient d’extrapoler et d’étendre cette nécessité à l’ensemble du corps social.

Mais ici il s’agit de bien autre chose. Il s’agit d’imprimer l’idée d’une crise générale, dont le processus est admis y compris par ses opposants., alors qu’elle n’est en fait qu’un masque posé sur l’enrichissement absolu d’une minorité de rapaces aux dépends d’une majorité qui ne peut entrer dans ce cycle.

Le mot crise est sorti de son contexte nécessaire avec ses phases de rémission, ses possibles réparations. Il devient le leitmotiv d’un dogme qui voudrait que rien de ce qui survient à l’échelle sociale ne soit le résultat d’une stratégie établie.

Or, nous savons bien pour en avoir connu les affres, que toute crise personnelle est bien souvent contenue dans nos propres fantasmes, dans nos constructions intuitives dont les choix ne sont pas toujours des plus judicieux.

Que dire donc de ce mot psalmodié depuis quarante ans et qui semble ne plus en finir d’exister ?

Il affubla d’abord les puits de pétrole, rebondit au moral pour atteindre la finance et n’en plus bouger.

Faut-il accuser ceux qui s’en servirent de faiblesse ou d’impuissance ?Et si tel était le cas, comment expliquer que sur presque deux générations notre sens civique ne se soit pas débarrassé de ces faibles et impuissants personnages ?

Comment comprendre que tout relève du discours sans que jamais rien ne soit entrepris pour remédier à la chose ?

Dans ma vie personnelle, si je sens l’effet d’une crise, elle m’invite aussitôt à en trouver le remède. A défaut, il me faut admettre de sombrer.

Serions-nous déjà dans la phase du naufrage, incapables de regarder au-delà de la vague qui nous submerge ?

On dit « crise » à droite, on dit « crise » à gauche. Et c’est toujours prétexte à ne rien faire qui puisse en régler les causes, au moins les plus visibles.

Et celle qui saute aux yeux, c’est que si une majorité boit la tasse amère du propos, une minorité semble en tirer les marrons du feu.

De là à dire que le mot est de leur intérêt…

Il n’y a qu’un pas que je franchis avec allégresse. Car, tandis qu’on se lamente à tribord comme à bâbord, ceux qui tiennent les ficelles, les chefs d’orchestre de ce Titanic mondial savent, eux, très bien ce qu’ils font.

Il n’y a donc pas de crise. Il n’y a qu’un mode d’organisation social qui, détenu par les plus avides, vise à affaiblir les plus pauvres.

Et, comme l’idée lumineuse et triomphante consiste à s’adapter (puisqu’il n’y aurait aucune issue), chacun y va de sa petite compromission, avec l’assentiment tacite des tenants du système.

Il est toujours plus facile de tenir sous le joug un compromis qu’un pauvre con qui défend encore sa liberté de penser, de se penser et donc refuse les petites tricheries qui feraient le bonheur de son portefeuille.

Le cercle infernal se referme. Les appâts dans le piège brillent de mille feux. On ne peut reprocher à personne d’y plonger.

Mais que le regard s’élève un peu et qu’on en finisse avec l’usage abusif d’un mot que les mantras vident de toute substance.

Ce serait déjà un petit signe de vie et d’espoir.

Xavier Lainé

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